Considérations sur la censure sur Internet dans les pays non démocratiques

Dans différents pays du monde, Internet devient un des vecteurs de circulation de l’information de ce temps de crise. On en parle comme un catalyseur des mouvements populaires. Comme ma spécialité technique est celle des réseaux (TCP/IP standard de l’Internet) et que; d’autre part, j’ai passé quelques années dans un pays émergeant; dans une entreprise de service informatique vendant entre autres de l’expertise réseau. Je pense avoir une bonne idée de la question de la pratique de la sécurité réseau dans ce type de pays. J’aimerai tout d’abord parler de la censure et de l’information, puis de l’aspect technique de la censure.

Préambule : J’aimerai faire une digression sur l’évolution de la rapidité de l’information. Je suis fermement convaincu que c’est bien la vitesse de circulation de l’information (et pas l’information elle-même !) qui accompagne des événements dont nous sommes témoins depuis 3 ans:

  • Mouvements sociaux
  • Résistance relative à la crise économique que nous vivons

J’en veux pour preuve le livre de Fernand Braudel (le temps du Monde) où il montre deux cartes : p270 et p 271 les deux cartes (1765-1780) montrent l’accélération de la vitesse de communication juste avant la Révolution française)

Il y a dans les pays en voie de développement non démocratiques, généralement trois aspects, qu’il est difficile de saisir quand on vit dans un pays développé et riche :

  • Les motivations de la censure sur Internet
  • La qualité des infrastructures réseau et de télécommunication
  • La manière dont circule l’information

Les motivations de la censure

Généralement, il existe dans beaucoup de pays des filtres sur Internet. Pour les sites les plus emblématiques, qui proposent un contenu clairement en opposition avec les lois et les directives de la censure locale; la censure s’exerce effectivement. Mais, ce qu’il est difficile de déterminer, c’est qu’est-ce qui est censuré et qu’est-ce qui ne l’est pas. En effet, dans les pays démocratiques, les règlements sont publics, mais pas dans les pays non démocratiques.

De mon préambule, je pense que la censure, ne sert pas à grand-chose, c’est l’évolution de la technologie qui est en cause dans ces mouvements. Le seul moyen dont disposerait un état pour éviter ces évolutions serait de contrôler la technologie elle-même. C’est d’ailleurs bien ce qui s’est passé chez nous pendant quelques siècles. D’autre part, dans les pays riches on voit Internet en temps qu’outils d’expression, alors que dans les pays en voie de développement, c’est un outil économique. Ce ces constatations on voit que les pays en voie de développement non démocratiques sont pris entre deux contraintes : se développer économiquement grâce à Internet et contrôler l’information pour garder le pouvoir ou la cohérence de l’état. La censure; vu de ces pays, doit donc pour ces pays être réalisée au minima pour ne pas brider l’économie.

La qualité de l’infrastructure réseau.

Une des choses qui énervent le plus les expatriés dans ce type de pays est le fait que des fois, certains sites Inernet ou blogs sont indisponibles (ceux qu’ils ont eux-mêmes publiés, par exemple). Or, dans ce type de pays, la qualité des infrastructures réseau peut-être déplorable, manque d’expérience, mauvaise formation des équipes techniques. Il y a donc nombre de raisons pour que tel ou tel site Internet à priori “inoffensif ” soit injoignable. Par exemple, il arrive régulièrement que les aiguillages d’Internet (les routeurs avec protocole BGP) soient bugués, induisant une perte des routes vers certains sites à partir de certains points du pays, mais pas partout. C’est ce qu’il faut vérifier si l’on soupçonne que le site est “censuré”. Si dans le sud d’un pays on peut voir le site et pas dans le nord c’est que des routes manquent (ou que les censeurs font mal leur travail). Oui, et cela est aussi un problème, dans un pays en voie de développement non démocratique, il peut y avoir des antagonismes entre les différents services techniques, même ceux de la censure.

Il m’est arrivé plusieurs fois voir des entreprises étrangères pensant que leur site était censuré alors que les vérifications faites (ping, traceroute etc. ) montraient à chaque fois un problème réseau technique jamais lié à la censure. Ou alors de manière plus indirecte : la censure induit un temps de latence (des retards) sur le réseau, les pages deviennent alors longues à télécharger.

De manière même plus technique, les piles protocolaires TCP/IP (ce qui permet à votre ordinateur de recevoir les pages Internet) peuvent avoir les bugs et aussi être attaquées par de nombreux virus informatiques présents sur les réseaux de ces pays. Les protections sont mises en place beaucoup moins souvent que dans un pays développé. Cet aspect manque de qualité est à mon avis une des causes principales du frein à l’accès de beaucoup de sites ‘bloqué ’ (sauf ceux qui le sont pour des raisons évidentes) . Il y a probablement beaucoup de sites étrangers ‘censurés’ sans raison politique, juste parce que des routes vers des sous-réseaux entiers de l’Internet ont été perdues temporairement. Par exemple parce que l’opérateur local local en a fait “qu’à sa tête” et a occupé des adresses Internet publiques (voir les RFCs), juste une hypothèse. Je veux juste dire qu’il faut bien analyser les causes de ces problèmes pour éviter de mal comprendre l’environnement dans lequel on évolue, tout ce qui ne marche pas n’est pas censure, tant s’en faut…

La manière dont circule l’information

On imagine volontiers la censure comme quelque chose de systématique. C’est faux, il y a normalement peu de sujets censurés. Ce qu’il faut mettre en cause c’est plutôt le manque de régularité et le biais des médias de ces pays non démocratiques. Dans ce genre de pays, à côté des médias classiques (TV, presse, etc.), il existe un média informel qui est le bouche à oreille autre mot pour la rumeur ou les bruits de couloir. Dans ce type de pays, ce dernier média est très important et c’est là que des outils comme twitter ou les SMS prennent de l’importance, car ils correspondent tout à fait à ce type de communication. De cette manière, on peut être au courant d’une épidémie qui apparait, de mouvement sociaux en préparation etc.

Ce qui différencie la rumeur des SMS, dans ce style de pays, c’est juste la vitesse de l’information pas sa nature.

Voici l’aspect plus technique des réseau TCP/IP (support d’Internet et donc de twitter) et des réseaux de télécommunication (support du téléphone et des SMS) en relation avec la censure.

La “censure” existe dans les entreprises de manière tout à fait légale dans nos pays démocratiques. Il existe des logiciels qui empêchent les utilisateurs d’aller sur les sites “interdits” (pornographie, jeux, etc.). Cela peut donner une bonne idée de ce qui se passe à l’échelle d’un pays non démocratique.

On va considérer plusieurs types de contenu à “contrôler ”. Il y a deux méthodes:

  • La surveillance pour interdire, généralement hors de temps de crise
  • et le blocage pur et simple généralement en temps de crise

La première méthode est la plus complexe, elle nécessite d’analyser le contenu de ce qui est échangé entre l’utilisateur et le centre serveur. Pour cela l’état met en place un dispositif centralisé de contrôle. Ce dispositif peut alors analyser les informations et repérer celles qui posent problème puis, par un outil automatique, faire disparaitre cette information avant qu’elle n’arrive au centre serveur. Ce type de censure existe depuis quelques siècles et généralement il est contourné par les utilisateurs en utilisant des périphrases ou des jeux de mots, par exemple (voir l’encyclopédie d’Alambert et de Diderot). Avec ce centre de contrôle, il y a du personnel chargé de faire évoluer et d’adapter le système, c’est le jeu du chat et de la souris…

Si les visiteurs ou les lecteurs de ces informations sur le web ne risquent “que” d’êtres fichés dans une base de données, les auteurs prennent plus de risques. En effet, les opérateurs télécom de ces pays peuvent garder leurs adresses Internet qui avec l’heure et la date de connexion peuvent facilement conduire à l’endroit où ils se trouvent. Le même système est en place dans nos systèmes démocratiques quand on demande à un opérateur de garder des données pendant une période déterminée. Donc rien de nouveau. Pour éviter ce genre de risques, il existe plusieurs techniques :

  • Les vpns
  • Les messages fragmentés

Ce que l’on nomme improprement les VPNs sont en fait des liaisons cryptées (l’information est chiffrée et on ne peut la lire simplement). Seul hic, c’est que les états non démocratiques imposent aux fournisseurs étrangers et aux leurs, à plus forte raison, de leur fournir des backdoors (permettant de lire quand même les messages cryptés). D’autre part, rien ne dit que ce n’est pas l’état lui-même qui fournit ces fameux VPN et alors gare aux imprudents. Mais le VPN ne protège absolument pas contre la localisation. Les caractéristiques de l’information “VPN” ne permettent de cacher que l’on envoie (ou reçoit) un message crypté (donc suspect !), ni la localisation, ni l’heure et la date de la communication. Cela dit, plus l’état est pauvre et donc moins bien équipé en contre-mesure, plus le VPN peut être efficace.

Les messages fragmentés. Je crois avoir entendu dire qu’une firme américaine avait mis au point ce type de logiciel à la demande du gouvernent américain.Il permettrai d’envoyer par différents canaux (email, web etc.) des parties d’un même message pour éviter une identification de la censure. Techniquement parlant, il faut que les informations soient banalisées pour éviter une reconnaissance de la censure. Cela dit, le problème reste la localisation et il faudrait probablement que l’utilisateur se déplace de point d’accès en point d’accès pour ne pas être localisé. Une autre possibilité pour lui serait d’utiliser plusieurs canaux comme le couplage ordinateur fixe et smartphone (voir plusieurs smartphones en liaison directe wifi ou bleuetooth) par exemple.

Le problème pour l’état non démocratique hors temps de crise est de ne bloquer que les flux ‘non productifs ’ car il ne peut se permettre de tout bloquer ou de trop verrouiller tant l’économie est devenue dépendante des réseaux de communication.

En temps de crise, la réponse de l’état est simple : couper pour le grand public, les centraux téléphoniques et les points d’accès Internet et le tour est joué. Plus aucune communication ne passe et cela est très facile à réaliser, car toutes les communications (sauf pour les antennes satellites et les ambassades) passent par des points centralisés. Dans un cas d’urgence grave, comme je l’ai entendu récemment, il suffit de couper l’électricité pour éviter vraiment toutes les communications.

De cette présentation, il ressort que le combat, entre des utilisateurs et un état non démocratique au niveau d’Internet à plus de chance de réussir dans un pays pauvre que dans un pays développé. Le principal tendon d’Achille pour l’utilisateur étant encore, la centralisation du flux des communications (même à l’intérieur d’un pays ou d’une zone géographique). Cela dit, il peut aussi y avoir des “complices” dans ces points centralisés ce qui peut se produire plus souvent qu’on ne le pense dans un état non démocratique et c’est à mon avis une des possibilités de faille dans le système.

Pendant que j’y suis, le risque le plus grave pour une entreprise étrangère dans ce genre de pays n’est pas la censure. Je ne saurais que trop conseiller aux entreprises opérants dans ce style de pays, de bien protéger leur informatique. En effet, la censure est réalisée par des hommes qui sont par définition fiables et qui peuvent accessoirement laisser échapper des données récupérées (email, fichiers FTP téléchargés, SMS, conversations téléphoniques, etc.) vers les concurrents locaux.

Pour conclure, j’espère que cet article donnera une vision plus claire des enjeux techniques d’Internet dans les pays soumis à la censure.

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